SUISSE  
     
  C’est à Berne (canton de Berne), en Suisse, que fut ouverte, en 1986, la première salle de shoot ; mais c’est surtout dans les années 1990 qu’elles se sont développées, en réaction à la visibilité des scènes ouvertes de consommation de drogues. Le parc du Platzspitz situé à deux pas de la gare de Zurich était le plus célèbre de ces endroits, son surnom était « Needle Park ». En 1997, lors du IIe Symposium international contre la drogue en Suisse, le Docteur Giovanni Fantacci précisa que « la décision d’autoriser la “scène ouverte” du Platzspitz était une décision politique prise en toute connaissance de cause qui a coûté la vie à beaucoup de jeunes gens et causé le malheur de leurs familles. D’innombrables vies ont été ruinées du fait de cette politique. De nombreux parents ont fait les frais de cette politique et ont vu leurs enfants devenir les esclaves de la drogue […] ». La scène ouverte a finalement été fermée en février 1992 sous l’importante pression exercée par la population.

Lorsque le maire socialiste de Zurich ferma la scène ouverte du Platzspitz, aucune mesure de suivi ne fut prise. Les toxicomanes se déplacèrent donc ailleurs et une nouvelle scène de drogue vit le jour dans le quartier industriel de Zurich autour de la gare désaffectée du Letten. Le Docteur G. Koch, parlant du Letten, disait que « Celui qui a vu les documentaires bouleversants sur le Letten de Zurich, où des dealers venus de l’extérieur contemplaient avec satisfaction du haut des ponts les 3000 eurotoxicomanes malades qui végétaient derrière de hauts grillages, ne peut s’empêcher de penser, s’il ne l’a pas fait plus tôt, que les trafiquants traitent les toxicomanes comme les paysans leurs volailles. Les toxicomanes assurent la subsistance des dealers. Tout ce qu’ils volent pendant la nuit en ville – le cas échéant, ils vont jusqu’à poignarder les gens – disparaît dans les poches des dealers […]. »

Plusieurs observateurs de la vie politique suisse ont pressenti que le Letten et l’apparition d’un État dealer en Suisse n’étaient pas le fruit du hasard. « Le drame du Letten est la conséquence d’un choix idéologique. Il y aurait sans doute des toxicomanes à Zurich, quelle que soit la politique pratiquée ; mais le phénomène ne serait pas d’une telle ampleur ni d’une telle horreur si la Municipalité n’avait pas opté pour une légalisation des drogues. Je n’hésite pas à dire qu’on a voulu faire une expérience semblable à celle qu’ont tentée les physiciens soviétiques en arrêtant une centrale nucléaire : le Letten est un Tchernobyl moral ! Et comme on ne maîtrise plus la réaction en chaîne catastrophique, on déclenche l’alarme. »

Lorsqu’il demande, en septembre 1994, la mise sous tutelle du canton de Zurich, Alain Schweingruber, conseiller national jurassien, soutient la même thèse : « La scène de la drogue au Letten n’est pas un fait naturel de société, mais résulte de manière prépondérante, sinon exclusive, d’une politique sciemment préconisée et menée par les autorités zurichoises, et cela au mépris de la pratique et de l’avis de la plupart des cantons suisses et, surtout au mépris du droit suisse et du droit international public qui y est assimilé. Cette politique a notamment consisté à permettre et à tolérer illégalement durant plusieurs années que des centaines de personnes, le plus souvent des jeunes, fassent le commerce et/ou s’administrent librement, en toute illégalité et quotidiennement, des quantités considérables de drogues. »

L’ Association romande contre la drogue (ARCD) précise que « quiconque attendait le tram ou se promenait le long de la Limmat pouvait voir des trafiquants se livrer librement à leur commerce répugnant avec des jeunes tentés par les stupéfiants. Les attaques de passants et les cambriolages se multiplièrent à la vitesse grand V. Quant à la police, elle n’eut plus d’autre choix, pendant longtemps, que de laisser faire, intervenant uniquement dans les cas les plus graves. Telle était la politique de la Municipalité. En novembre 1993, l’année de son élection, Mme Dreifuss fit une visite officielle à la “scène ouverte” zurichoise et apporta son soutien actif à la politique “pionnière” de la Ville […] ».

Au cours des années 1990, avec l’aide de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), la conseillère fédérale Ruth Dreifuss, œuvra au plan national en faveur de la libéralisation des stupéfiants.

Le rapport de la Global Commission on Drug Policy (ce rapport, sorti en juin 2011, dénonce la « guerre contre la drogue ») n’est finalement que la suite du combat que Ruth Dreifuss n’a pas pu terminer en Suisse : légaliser et dépénaliser. Malgré le tapage médiatique qui a eu lieu autour de la publication de ce rapport, il faut préciser qu’il ne dispose d’aucune légitimité, n’a été soumis à aucune instance internationale reconnue, et n’a même reçu le soutien d’aucun gouvernement. Il a même été critiqué par l’administration Obama ainsi que par l’ONU à travers l’Office des Nations-Unies contre la drogue (UNODC). L’organisation mondiale a en effet clairement fait savoir qu’elle se désolidarisait des idées exprimées et qu’elle n’avait de surcroît pas participé à la rédaction du rapport.

De 1999 à 2005, le nombre de surdoses mortelles est passé de 181 à 212 dans l’ensemble de la Suisse et de 45 à 63 dans le seul canton de Zurich. Le nombre de toxicomanes victimes d’infections virales y demeure élevé (entre 60 et 80 % souffrent d’hépatites B ou C).

« Ouvrir un local d’injection, c’est donner l’occasion aux gens de se droguer en toute impunité ; c’est aussi entrer dans une co-dépendance, et ça, ce n’est pas ce que j’appelle tendre la main ». Ce message n’émane pas d’un scientifique bardé de diplômes, c’est celui d’un ex-toxicomane devenu travailleur social, interviewé par un quotidien vaudois74.

Dans une contribution pour le Service d’information des GPV, Jean-Philippe Chenaux écrivait que :
« Les traitements axés sur l’abstinence souffrent gravement de la multiplication des locaux d’injection. Entre 1999 et 2005, 44 institutions résidentielles (soit le quart de l’offre totale) ont purement et simplement disparu. Ce mouvement se poursuit inexorablement. Comme l’enveloppe budgétaire consacrée à la politique de la drogue n’est pas extensible à l’infini, une grande partie des fonds affectés aux “shootoirs” et aux “narco-cliniques” (pour la distribution d’héroïne aux héroïnomanes) le sont forcément aux dépens des institutions résidentielles à seuil d’exigences élevé.

De surcroît, les locaux d’injection ne contribuent aucunement à résoudre le problème des seringues abandonnées ni celui des surdoses mortelles, en forte progression en 2005 (+ 16 %). Quant aux virus de l’hépatite, ils continuent d’infecter un nombre considérable de toxicomanes. Véritable zones de non-droit, les locaux d’injection sapent les efforts de prévention et constituent un puissant signal pour les dealers. Ils compliquent le travail de la police, puisque celle-ci n’est plus autorisée à poursuivre le trafic de “fourmis” ni la détention de drogues dans leurs parages. De surcroît, ils créent des nuisances insupportables pour le voisinage, comme le montrent à Berne la fermeture de nombreux commerces voisins et à Genève une pétition demandant la fermeture du local ou son déplacement à la périphérie de la ville. »

Les « expériences suisses » en matière de locaux d’injection n’ont aucun caractère scientifique et reposent sur des données fragmentaires, de caractère empirique, recueillies le plus souvent de façon sélective par des organisations ou des intervenants acquis d’avance à l’ouverture de ces salles. Dans toute la littérature disponible, il n’existe aucune étude de caractère scientifique permettant d’affirmer, comme le prétend un document de synthèse publié à Lausanne, que « la santé générale de la plupart des consommateurs fréquentant les locaux d’injection s’améliore ou du moins se détériore de manière moins prononcée ».

L’ouverture à titre expérimental, et pour une durée d’une année, dès décembre 2001, d’un local d’injection situé derrière la gare de Cornavin, à Genève, a été autorisée à la condition expresse qu’une évaluation serait faite par l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive de Lausanne. Les résultats de cette évaluation ont été publiés en avril 2003 sous le titre « Évaluation de Quai 9 – espace d’accueil et d’injection à Genève, période 12/2001-12/2002 ». Ils ne correspondent que partiellement à la réalité. Par exemple, ils n’incluent pas les statistiques des décès par surdose dans l’ensemble de la ville et du canton de Genève en 2001 et 2002, ni les faits observés dans un quartier transformé en terrain de chasse pour les dealers et où, selon une pétition des riverains, « il y a des seringues partout ».

Il est abusif d’attribuer la diminution du nombre de décès par surdose aux locaux d’injection. Le canton de Vaud, qui ne possède pas de local d’injection pour la consommation de drogues illégales, a vu le nombre des surdoses mortelles passer de vingt-et-une en 1998 à treize en 2001 et à dix en 2002. Dans le même temps, le canton de Genève, qui a ouvert un premier « shootoir » fin 2001, a vu le nombre de ces surdoses fatales passer de huit en 1998 et six en 1999 à dix-sept en 2001 et à… vingt-trois en 2002 ! (Statistiques communiquées par l’Office fédéral de la police, à Berne). Depuis 2008, le Canton de Genève a tout simplement décidé de ne plus fournir de statistiques pour les surdoses. C’est le cas aussi depuis 2006 du Canton de Bâle-Ville qui possède plusieurs salles de shoot.

L’ouverture de Quai 9 n’a en rien résolu le problème des seringues abandonnées, bien au contraire. « Il y a des seringues partout », témoignaient des habitants du quartier des Grottes lors d’une réunion qui s’est tenue le 5 février 2003 à l’aula de l’École des Grottes. Une enseignante s’est même plainte à cette occasion de voir une mini-scène ouverte de la drogue se constituer sous les fenêtres de son école.

Voici quelques commentaires sur la salle de shoot de K9 à Genève :
« Le Quai 9, c’est une formidable opportunité pour très bien gagner sa vie sans trop se fouler, pour les travailleurs sociaux et le personnel paramédical, cette institution est un gouffre à millions, on vient de le rénover à grands frais avec du fric qu’on a volé dans nos poches ! »

« Je vous invite à venir faire un tour dans mon quartier, les dealers y sont par centaines ! À Genève, le citoyen entretient les dealers, les toxicos et ceux qui s’en occupent, pourquoi voulez-vous que ça change ! »

« C’est quoi le Quai 9 ? Une zone de non-droit, un refuge, où la police est priée de ne pas intervenir (je suis gendarme et j’ai travaillé à la gare, je sais de quoi je parle et de ce qu’il vous arrive si vous y allez quand même...). C’est un endroit où tout est permis. Tous les trafics, les échanges de marchandises volées, les contacts en tous genres. Le Quai 9 fournit ses prestations à tous, y compris les “frontaliers de la drogue”.
Résultat de cette politique ?
Pas moins de seringues dans les allées, caves et préaux, les toxicomanes se shootent aussi en dehors des heures d’ouverture au cas où... […]
Genève est devenue une plaque tournante des consommateurs. […]
Et après, on s’inquiète du nombre de braquages, de vols, de cambriolages... Surtout quand Genève condamne huit fois moins sévèrement qu’en Suisse alémanique pour le même délit... (Le dernier dealer que j’ai arrêté en flagrant délit a été condamné à quinze jours de travail d’intérêt général AVEC SURSIS, on croit rêver...)
On se demande encore comment et pourquoi Genève est attractive... Merci les politiciens […]. »

Le Docteur Hans Köppel, ancien président de l’association des Médecins suisses contre la drogue, disait ceci à propos des salles de shoot en Suisse :
« Pour les toxicomanes il y a quelques règles : il est interdit d’acheter et de vendre des drogues dans les salles d’injection ou devant les portes des salles d’injection. Les drogues que les toxicomanes consomment à l’intérieur sont achetées ailleurs.
Mais la réalité est tout autre : devant les salles d’injection, il y a toujours une cinquantaine ou plus de toxicomanes, qui ne discutent pas seulement mais qui achètent ou vendent des drogues aux autres. Les habitants du quartier se plaignent régulièrement des toxicomanes qui gravitent et traînent dans les environs. Ils ont peur pour leurs enfants, ils craignent la criminalité et s’énervent à cause de la saleté.
Pourquoi des toxicomanes vont dans les salles d’injection ? Parce qu’ils y trouvent d’autres toxicomanes, qu’ils parlent du trafic de drogues, et qu’ils achètent et vendent des drogues.
Ce sont des scènes de drogues et rien d’autre.
À aucune personne, ces salles d’injection sont une aide. »